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Sartre, Jean-Paul (1905-1980)

Au total 49 pp. in-4 (209 x 268 mm). Encre bleue, noire ou brune sur papier quadrillé. Nombreuses ratures, passages barrés et corrections autographes. Comme souvent, Sartre écrit parfois quelques lignes et continue sur le feuillet suivant, laissant libre une large partie de la page afin de retravailler ses passages (quelques brunissures et mouillures en marges de certains feuillets) . Sartre raconte Sartre : exceptionnel ensemble inédit de notes préparatoires et fragments autographes non publiés pour "le chef d'oeuvre de l'autobiographie en France au XXe siècle" (J.-F. Louette) " Poète et soldat, je versai le soldat dans la poésie : je ne chanterais pas les assauts, les charges de cavalerie ; mes oeuvres , par elles-mêmes, seraient des attaques brusquées, des charges." Sartre montra longtemps la plus grande méfiance à l'égard de l'écriture "personnelle", éprouvant dès ses années à l'École normale supérieure un grand dégoût pour la "vie intérieure", selon les mots de Simone de Beauvoir. En 1938, il choisit pourtant d'écrire La Nausée sous forme de journal intime et entreprend la rédaction d’une autobiographie dès le début des années 1950, d’abord sous le titre Jean sans terre , avant de devenir Les Mots . Le récit, qui conte son enfance de 4 à 11 ans, se sépare en deux parties : “Lire”, puis “Ecrire”. Sartre retravaille énormément le manuscrit et il faudra attendre 1963 pour le texte soit publié dans les Temps modernes et en volume par Gallimard en 1964 : "Au printemps de 1963, Sartre se trouve devant le manuscrit de 490 feuillets. Il en met au rebut un certain nombre, soit qu'il les rejette tout à fait, soit qu'il les récrive" ( Les Mots et autres récits autobiographiques , pp. 1276). Au plus près des pensées de l'écrivain, le présent ensemble dévoile une partie de ces fragments écartés. Le prix Nobel de Littérature est décerné à Sartre peu après la parution de l'ouvrage, mais il le décline, arguant que l’écrivain doit “refuser de se laisser transformer en institution”. La Bibliothèque Nationale de France conserve d'autres notes préparatoires fragmentaires dans le fonds Sartre (cote NAF 28405). “Moi aussi, on m’attendait puisque j’avais mandat d’écrire. Je ne me le disais pas mais, tout à coup, je le sentais : je serais la faim et la satiété de mes contemporains." Jean-Paul Sartre, Les Mots et autres récits autobiographiques , éditions de la Pléiade, dir. Jean-François Louette (autres notes préparatoires, "Vers les mots", pp. 1151 et suiv.). L'ensemble se compose ainsi : - 46 pp. de notes autobiographiques , incluant de nombreux passages non retenus pour Les Mots . Si certains fragments préparatoires évoquent des passages présents dans le texte final, que ce soit dans la partie "Lire" ou "Ecrire", d'autres semblent totalement inconnus. Citons notamment : Une note sur le "Sexe de la littérature" s'étendant sur quatre pages : "Pour traiter des sujet qu'on m' imp osait, j'userais de phrases martiales, cavalières (...) je tiendrais ma plume comme une épé e . Dix ou quinze ans plus tôt, dès l'annonce officielle de ma voc ati on , on m'eût coupé les couilles avant de m' acapéolir au milieu de mes con frères, les eunuques b ar b us aux mains de fée. Par b onheur, j'appartenais à la génération dite "de la revanche" et l'on ne me cachait pas que la France comptait sur moi pour re con quérir l'Alsace-Lorraine ; (...) toutes les filles à soldats de la littérature traitaient les enfants mâles en futurs officiers : elles pu b liaient le recit versifié de nos exploits militaires (...) ; nous nous sentions les mâles de ces putains là : c'est ce qui nous permit d'échapper à la castra tion. (...) Je réinvestis dans les belles-lettres les vertus et la démesure du preux, du lieutenant de cavalerie (...) Condamné à écrire, je fis de l'écrivain un surmâle qui se donnait tout entier à tous, protégeait l'orphelin et la veuve, stigmatisait les méchants et risquait sa vie à chaque mot . On en conclura peut-être que je brulais, à huit ans, d'engager la littératur e. R ien ne serait plus faux. Contre quoi, contre qui eussé-je pu me déchainer ? Il n'y avait pas d'injustice ; et puis je ne voulais rien changer : un monde parfait ne peut se transformer sans se corrompre." (thèmes communs avec le fragment "Féminitié de la littérature", ibid , pp. 1191 et suiv.) Les trois pages suivantes forment une version préparatoire d'un passage sur son grand-père Charles Schweitzer, dans la partie "Ecrire", enrichi de nombreux passages inédits : "Il remplissait poncutellement ses devoirs d'électeur (...) Sous l'Ancien Régime, les poètes avaient eu raison d'attaquer les rois ; mais les rois étaient morts et je n'allais tout de même pas dénig rer le gouvernement. " Un amusant passage inédit nous renseigne sur le quotidien de Sartre à l'École normale supérieure : "En 1927, à l'Ecole Normale, on donnait deux spectacles de qualité : le mardi, vers cinq heures, s'ils n'avaient pas le vertige, les élèves pouvaient longer la gouttière, accéder par la corniche inférieure à la mansarde d'un de nos camarades aujourd'hui professeur de faculté, et, penchés sur sa fenêtre, le regarder faire l'amour ; tous les soirs, vers onze heures, ils pouvaient entrer dans ma turne et me regarder écrire. Mon ami [Pierre] Guille préférait de loin le second spectacle. Il s'asseyait près de moi, saisissait le manuscrit - il s'agissait d'un roman que j'intitulais "Une défaite" - et le feuilletait en riant de scandale. (...) Vers minuit, nous allions boire un verre dans un petit bar de la rue d'Ulm ; en sortant de l'Ecole, il me claquait l'épaule en s'écriant : 'Sacré Frédéric." (1)" Et Sartre précise en note de bas de page : "(1) C'était le nom de mon héros". Une note sur l'optimisme, trait marquant de ce que Sartre appelle son "premier caractère" : "Oui, jusqu’à huit ans, j’enclinais à la mélancolie. Après neuf ans je devins optimiste." Le passage se termine par la phrase "Je me sentais romanesque" , que l'on retrouve dans les dernières pages des Mots. Un fragment sur la religion : "Et voici l’autre excuse : c’est ma classe, au fond, qui m’a enjoint de me prétendre bourgeois de droit divin (...) Ma famille n'était pas suffisamment croyante pour que j'eusse le bénéfice de la foi et pas suffisamment athée pour m'orienter immédiatement vers les hommes." (variante plus longue d'une note préparatoire sur la religion, ibid , pp. 1190) “Ce qu’il faut comprendre, c’est l’importance capitale que j’attribuais au fait d’écrire." Cinq pages présentent des idées numérotées sur divers thèmes chers à Sartre dont l'écriture, "la société bourgeoise" , "le grand homme", "l'imagination", la violence ou encore la contingence : "le bonheur d'écrire. Et en même temps, horreur de la première contingence". Un passage concerne "la comédie avec les adultes" : "Mon père me manque : pas de devoir (...) mais pas de droit non plus : pas fils de propriétaire. (...) Restait Dieu : je n’y croyais plus. C’eut pu être un regard. Mais mon grand-père me suffisait. Plus tard d’autres." (thèmes communs avec ceux abordés dans les "Cinq fiches", "Fragments initiaux", ibid , p. 1153) Des passages rédigés correspondent à une première version de passages intégrés dans la partie "Lire" : "Je passais des heures dans la bibliothèque mais dirais-je que j’en lisais les livres ?" Quinze pages écrites d'une fine encre brune donnent à lire des variantes de textes intégrés à la partie "Ecrire", souvent retravaillées plusieurs fois : "[Nos] intentions profondes sont des projets et des fuites inséparablement : l'entreprise folle d'écrire pour me faire pardonner mon existence (...) contenait un projet positif ; la preuve, c'est que j'écris encore" est repris à la page suivante, "la preuve : bien ou mal, j'écris encore" ; " Entre neuf et dix ans, je devins tout à fait posthume. J’avais choisi pour avenir un passé de grand mort et j'essayai de vivre à l'envers." ; "Je suis, enfin, je suis , j'ai cessé de vivre : parasite de l'Humanité, mes bienfaits la rongent et l'obligent sans cesse à me ressusciter." Une autre série de dix pages, à l'encre bleue, correspond à la partie "Ecrire", avec des variantes inédites : "J’avais huit ans : on m’enseignait une religion féroce, fondée sur un triple mépris : celui des poètes pour l’espèce (?), celui des riches pour les pauvres et celui des universitaires pour les poètes” ; "Du coup, le mot de génie se mit à fuir ; quelques mois suffirent à le vider de tout son sens : du génie, je m’en donnais volontiers, parfois dans l’exaltation, mais en vérité je n’en voulais pas : où serait le mérite si j’avais le don ? Je finis par concevoir une idée borgne qui me resta longtemps parce que j’évitais de la regarder en face : j’étais écrivain par le sang, élu depuis l’éternité, marqué mais sans talent, tout viendrait de ma longue patience" ; "hors quelques vérités reçues, on communique par l’amour et par la haine, par le travail et par la guerre, jamais par les mots" - 3 pp. de plan et notes pour le texte de Sartre sur Flaubert, L'idiot de la famille . Sartre esquisse des thèmes à développer autour de la notion d'échec : "1) Incapacité de résister. Complicité. Donc acceptation de l'échec : la médiocrité. (...) 2) Mourir ignoré (...) Echec est d'abord ressentiment : se punir. (...) Castration. Impuissance" et mentionne plusieurs romans, dont "Mme Bovary, [La Tentation de] St Antoine, L'Education [sentimentale]" . Sartre by Sartre: an exceptional, previously unpublished collection of preparatory notes and unpublished autograph fragments mainly for his childhood autobiography , Les Mots.
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